jeudi, 29 juillet 2010

Le business évangélique

Il est très difficile de se faire une idée exacte du poids des églises évangéliques au Brésil. Elles sont omniprésentes dans les quartiers populaires où les pasteurs exercent une influence prédominante, mais quel rôle y jouent-elles vraiment : ciment social ? évangélisation militante ? extorsion financière ? compromis avec les mafias locales ? Un peu de tout en somme… Tentative de décryptage

evangelicosmidia.jpgMars 2010 :  3 pasteurs sont arrêtés à la frontière entre le Brésil et la Bolivie. Dans le double plancher de leur voiture, sept fusils-mitrailleurs de contrebande destinés aux trafiquants de drogue d’une favela de Rio de Janeiro.

Début 2009 : Edir Macedo, fondateur de l’Eglise Universelle du Royaume de Dieu et propriétaire de la chaîne de télévision Record, est mis sous enquête pour blanchiment d’argent et évasion fiscale.
Septembre 2009 : un film documentaire britannique, Dance with the Devil, met en lumière le travail d’un pasteur qui tente de sauver la vie de criminels promis à la mort pour cause de trahison, en négociant avec les chefs du trafic de drogue local.


Croissance fulgurante mais répartition inégale

En 1970, les églises évangéliques comptaient officiellement 4,8 millions de fidèles. En octobre 2009, une estimation de l’institut de sondage Analisis, chiffrait à 23% de la population leurs adeptes, soit 45 millions de personnes. Soit dix fois plus en 40 ans, alors que l’Eglise catholique a perdu 14% de ses brebis. Les évangéliques sont implantés dans les banlieues pauvres des grandes villes du Sud-Est du pays et en Amazonie. Au Nord-Est, traditionnellement catholique, l’église romaine résiste mieux à leur poussée. Les évangélistes recrutent dans les couches les plus démunies de la population ; mais si leurs adeptes sont en général plus pauvres que les croyants qui se réclament du catholicisme, ils donnent plus d’argent ! Les temples évangéliques récoltent 1 milliard de R$ par mois (soit 450 millions d’€) alors que l’Eglise catholique ne reçoit que 680 millions de R$ de ses adeptes. En moyenne, un évangélique verse 32 R$ par mois à son église, contre 14 R$ pour un catholique.


"Talibanisation" de la société ?

La destination des sommes amassées par les pasteurs est tout sauf transparente : la construction de temples faramineux, c’est ce qui se voit, mais cet argent sert aussi à leur enrichissement personnel et finance des campagnes politiques. Divers recoupements mettent en lumière la disproportion du lobby des évangélistes à Brasilia par rapport à leur poids réel dans la société: "Les évangéliques représentent 23% de la population mais leurs députés occupent 35% des sièges du Parlement" note le journaliste Chico Lobo.

Chico Lobo parle de "talibanisation évangélique" de la société brésilienne: "Avant, il y avait le pouvoir incontesté du Vatican qui faisait et défaisait les monarques, aujourd’hui, il a été remplacé par le monopole des entreprises néo-libérales de la foi qui contribuent par l’imposition d’un marketing agressif et d’une présence constante dans la rue à faire régresser les rapports sociaux en culpabilisant ceux dont les comportements n’obéissent  pas à leur dogme". Chico Lobo précise encore que "le lobby de la foi évangélique investit lourdement dans les médias, surtout à la radio et à la télévision qui sont les principales sources d’information de la population pauvre". Il évalue à 60% le nombre de chaînes qui sont directement ou indirectement aux mains des évangélistes.


Pourquoi ça marche ?

Reste à comprendre pourquoi le message de ces pasteurs passe si bien. "Contrairement aux prêches des curés catholiques, le discours des pasteurs évangéliques est basé sur la logique de l’argent et de la récompense", note Diana Lima, anthropologue à l’Institut Universitaire de Recherches de Rio de Janeiro. Foin de paradis post-mortem dans les sermons des pasteurs évangéliques, c’est donnant-donnant, il faut des résultats tangibles, atteignables dans un temps donné : "Le message se veut moderne, pragmatique et se réfère au monde du business".
L’un de ces pasteurs n’a pas hésité à exposer, lors d’une émission de télévision, les arguments à employer pour inciter publiquement les fidèles à donner de l’argent : "Tout ce que vous avez économisé va être mangé par la crise mondiale. Il faut sauver vos biens en les retirant de la banque et en le déposant dans les mains de Dieu. Il vous le rendra bientôt". Suite à sa prestation, le pasteur Romualdo Panceiro a été mis en examen pour incitation à l’escroquerie et tentative d’appropriation indue du patrimoine d’autrui.
Ce genre de dénonciation ne semble pourtant pas troubler les fidèles des églises évangéliques brésiliennes "qui considèrent normal qu’une partie de leurs dons finissent dans la poche des pasteurs, car ces derniers sont sanctifiés et doivent pouvoir jouir de conditions matérielles de vie satisfaisantes", note encore Diana Lima.


Une force politique qui compte

Les croyants évangélistes ne s’offusquent pas non plus de l’emploi de leur argent pour financer des objectifs politiques. "Les fidèles considèrent le Brésil comme un monde perdu, en proie aux drogues à la violence et à la corruption. Il faut donc à leurs yeux que la « Voix de Dieu » soit aussi présente, à travers des pasteurs engagés dans la sphère du pouvoir, pour sauver l’univers". Un argument qui porte désormais dans la classe politique. Trois des derniers présidents du Brésil, Fernando Collor, Fernando Henrique Cardoso et Luis Iniacio Lula ont utilisé la même stratégie pour se faire élire : alliance avec les oligarchies traditionnelles dans le Nord-Est, accord avec les évangéliques dans les périphéries urbaines du Sud et du Sud-Est. Le Vice-Président actuel, José Alencar est évangélique, et Marina Silva, candidate des Verts au scrutin présidentiel d’octobre, aussi…



Jean-Jacques Fontaine (www.lepetitjournal.com – Brésil) mercredi 9 juin 2010

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